Mathias Malzieu

L’interrupteur élastique.
C’est mal foutu la mort, le sommeil, tout ça. On devrait pouvoir, comme les machines, appuyer sur un interrupteur pour mourir de temps en temps et pour quelques temps. Plus que dormir, vraiment mourir, déconnecter les rêves, la somnolence, les spasmes, éteindre. S’éteindre tout seul parce que l’on sait que le sommeil ne suffira pas, que l’aube arrivera trop vite. Clic! plus rien, mort. Il y a bien des gens qui savent presque, en respirant bien, appuyer sur leur interrupteur pour se soulager sans se faire flamber la gueule instinctivement; moi je n’y arrive pas. Des gens magnifiques et bien intentionnés (peu) essayent de m’apprendre le truc de l’interrupteur élastique, respirer, se détendre, lâcher prise. Je sens bien qu’il va me falloir maîtriser cet art élastique rapidement, infléchir doucement la courbe caoutchouteuse de mes nerfs sans les tordre systématiquement. Sinon CLAC, juste un petit truc qui bascule.

Le soir même, quand je me suis mis à pleurer en mangeant ma Danette, ma soeur m’a demandé ce qui se passait.
«Je ne retrouverai jamais une fille comme ça…» Elle s’est mise à rire très tendrement, mais ça m’énervait quand même. Le choc de cet accident d’anniversaire s’est estompé progressivement, un peu comme un hématome qui change de couleur. Mais les bons souvenirs me picotèrent encore longtemps, ils étaient bien plus douloureux que les mauvais. Même mon vieux canasson de mobylette pourrie en était encore parfumé.
Il y avait toujours plein de fantômes lumineux assis sur mon porte-bagages qui m’envoyaient des sourires remplis de fossettes incroyables et j’ai mis longtemps à comprendre qu’il fallait les chasser. Alors je me suis mis à faire des virages en dérapage pour qu’ils se cassent la gueule mais au dernier moment je ralentissais toujours un peu, de peur qu’ils s’en aillent pour toujours.

38 Mini Westerns (avec des fantômes), Mathias Malzieu

 

« Nous sommes dévissés comme des alpinistes à qui on vient d’enlever la paroi de montagne à laquelle ils sont accrochés. Même si on s’y prépare, c’est toujours un coup sec, le moment précis où ça lâche. « C’est Fini ». Les ongles plantés dans la glace, on peut souffrir et penser crever de froid. Mais on est toujours dans la vie, l’espoir soulève encore. Quand la montagne se dérobe et que ça y est, on part à la renverse sans pouvoir se rattraper à rien, c’est le temps des choses qui s’éteignent. On se perd tout de suite. La nuit surgit en plein jour, en pleine gueule, et rien ne sera pus jamais comme avant. »

« Le gravier sonne creux, le chemin jusqu’au bord de l’endroit où tu te trouves est encore plus long qu’en plein jour. J’arrive devant ta tombe, avec cet acacia et ses ombres que je connais bien. Maintenant qu’il fait tout le temps nuit sur toi, que cette fois c’est sûr, que nous avons fixé une dalle marbrée pour entreposer larmes, souvenirs et fleurs. Je réalise. Je n’accepte rien, mais je réalise.»

 

« Allez, en avant! Il faut que tout s’accélère. Ce soir j’en ai plus rien à foutre des rêves et de la réalité. Dormir, manger, et toutes ces conneries d’être vivant, je ne veux plus en entendre parler. Fermez vos gueules les vivants, fermez vos gueules les morts. Je me tire. Venez, les étoiles, je vous prend une par une! Allez, venez vous enfoncer dans ma bouche, je suis vide, j’ai de la place. Hantez, faite comme chez vous! Brillez! Je sais bien que je ne suis pas prêt, mais j’en ai marre de savoir, je veux sentir maintenant. »

 

 

« -Eh oui! Mais tu dois réapprendre à rire, à manger avec goût, tu dois rééduquer ton gout! Sers toi de ton ombre, lis, rêve, repose toi, amuse toi, même si ça te parait aussi impossible que le jour où tu as essayé de faire ton premier accord de guitare. Tout va te paraitre dérisoire, mais n’abandonne rien. Ne cède rien au désespoir! Utilise tes rêves. Et même s’ils sont cassés, recolle les! Frotte les à ton ombre magique, tu verras mon gars. Un rêve brisé bien recollé peut devenir encore plus beau et solide. Au point de fracasser les limites du réel. […] Aime les choses! Tu es vivant! Et si tu es triste à mourir, c’est normal, assume le. Mais ne te laisse pas aller, va… Revendique moi un peu ce cœur là!
[…] -Il te faudra un peu de temps. Les cataclysmes, c’est lourd à digérer. Mais garde bien l’idée de vie en tête. Même si ça te parait loin, inaccessible, applique toi et fonce à ton rythme. Et puis je suis là pour te réenclencher les mécanismes. Je peux tenter de t’épouvanter, jeune homme; de te faire rire aussi. Il te faut des histoires, pas seulement pour t’amuser. Tu dois réapprendre à te souvenir sans te laisser bloquer par la peur. C’est le plus important. »

 

Maintenant qu’il fait tout le temps nuit sur toi,Mathias Malzieu.