Katherine Pancol

Ce qui l’occupait depuis la rentrée, c’était de dire adieu. Il s’entraînait à dire adieu à chaque personne qu’il croisait comme s’il devait ne plus jamais la revoir, comme si elle allait mourir derrière son dos et il observait ensuite la peine que ça lui faisait. Adieu à la fille qui l’accompagnait jusqu’au bout de la rue. Elle s’appelait Annabelle, avait un long nez, des cheveux couleur de neige, des yeux dorés avec des petits points jaunes et, quand il l’avait embrassé, un soir, ça l’avait fait louché. Il avait arrêter de respirer.
Il s’était demandé s’il avait bien fait.
Adieu à la petite vieille qui traversait la rue en souriant à tout le monde…Adieu à l’arbre aux branches tordues, adieu à l’oiseau qui plante son bec dans un bout de pain de mie sale, adieu au cycliste qui porte un casque en cuire rouge et or, adieu, adieu…
Ils vont disparaître, ils vont mourir derrière mon dos, et moi, je ressens quoi?

Rien.

 

-Qu’est ce que tu veux? lui avait-elle avoué un soir où elle avait un peu trop bu, où elle approchait sa cigarette si près de ses cheveux qu’il avait eu peur qu’elle y mette le feu, je crois bien que je t’aime. Oh! je sais, je ne devrais pas te le dire, mais c’est comme ça, je n’ai pas envie de faire semblant…Je découvre l’amour et je ne connais rien à la stratégie de l’amour…Je sait très bien que je suis en train de foutre ma vie en l’air. Mais je m’en fous. Au moins, j’aime…et c’est beau d’aimer. C’est pas bon de souffrir, mais c’est beau d’aimer… Ça ne m’était jamais arrivé. J’ai cru que j’avais aimé avant toi, mais je n’avais fait que tomber amoureuse. Tu ne décides pas d’arrêter d’aimer. Tu aimes pour la vie…Et c’est là toute la différence.

 

 

-On a souvent tendance à croire que le passé est passé. Qu’on ne le reverra plus jamais. Comme s’il était inscrit sur une ardoise magique et qu’on l’avait effacé. On croit aussi qu’avec les années, on a passé à la trappe ses erreurs de jeunesse, ses amours de pacotille, ses échecs, ses lâchetés, ses mensonges, ses petits arrangements, ses forfaitures.
On se dit qu’on a bien tout balayé. Bien tout fait glisser sous le tapis.
On se dit que le passé porte bien son nom: Passé.
Passé de mode, passé d’actualité, dépassé.
Enterré.
On a commencé une nouvelle page. Une nouvelle page qui porte le beau nom d’avenir. Une vie qu’on revendique, dont on est fier, une vie qu’on a choisie.
Alors que, dans le passé, on ne choisissait pas toujours. On subissait, on était influencé, on ne savait pas quoi penser, on se cherchait, on disait oui, on disait non, on disait chiche sans savoir pourquoi. C’est pour cela qu’on a inventé le mot « passé »: pour y glisser tout ce qui nous gênait, nous faisait rougir ou trembler.
Et puis un jour, il revient.
Il emboutit le présent. S’installe. Pollue.
Et finit même pas obscurcir le futur.
Vouloir oublier quelqu’un, c’est y penser tout le temps.

-Maman, qu’est ce qu’ils veulent les hommes? Joséphine se sentait terriblement impuissante. Un homme ne vous aime pas pour vos vertus, un homme ne vous aime pas parce que vous êtes toujours là, un homme ne vous aime pas
en petit soldat. Un homme vous aime pour un rendez vous où vous ne venez pas, un baiser que vous refusez, un mot que vous ne prononcez pas. Serrurier l’avait encore dit hier soir, il ne faut surtout pas être prévisible.

 

 

Il enfila son jean, son tee-shirt et quitta la chambre sans un regard pour Hortense à terre.
Elle entendit la porte claquer.
Se jeta sur le lit, se mit à sangloter. Bien fait pour elle. Elle avait été folle de penser qu’on pouvait ne faire qu’un avec un garçon, union et fusion, boule d’amour et d’émotions et devenir quelqu’un en même temps! Bull shit! Elle avait cru qu’il l’aiderait à faire de grandes et belles choses, c’était grotesque. Elle éclata de rire. Je suis tombé dans le piège où tombent toutes les filles et c’est bien fait pour moi! Pauvre conne! Je serais devenue quoi? Une fille amoureuse! On sait
ce que ça donne! Des cruches qui sanglotent sur un lit. Je suis Hortense Cortès et je vais lui montrer que je peux réussir jusqu’au ciel, jusqu’à crever le ciel, crever les nuages et alors, et alors…je ne le regarderais pas, je l’ignorerai, je le laisserai, nain désolé sur le bord de la route, et je passerai mon chemin.

 

 

Il n’osait pas poser de questions. Il sentait bien que c’était un terrain dangereux et il faut être vraiment costaud pour écouter les malheurs des autres. Alors il disait juste:
-La vie , elle a été dure avec toi…
-La vie, elle fait ce qu’elle peut. Elle peut pas gâter tout le monde. Et puis, le bonheur, il est pas toujours là où on l’attend. Parfois, il est là où personne ne le voit. Et puis c’est quoi cette histoire qu’on doit être heureux tout le temps. […] C’est vrai, quoi! On n’est pas obligé d’être heureux tout le temps, ni comme tout le monde…On l’invente son bonheur, on le fait à sa manière, y a pas un modèle unique. Tu croit que ça rend forcément heureux, les gens, d’avoir une belle maison, une grosse voiture, dix téléphones, une télé grand écran et les fesses bien au chaud? Moi, j’ai décidé d’être heureuse à ma façon…
-Et tu y arrives?
-Pas tous les jours, mais ça va. Et si j’étais heureuse tous les jours, je ne saurais même plus que je suis heureuse! T’as compris, luv? Tu sais ce qu’il faut dans la vie, luv? Alexandre secouait la tête.
-Il faut aimer.  De toutes ses forces. Tout donner sans rien attendre en retour. Et alors ça marche. Mais ça parait si simple que personne n’y croit, à cette recette là! Quand tu aimes quelqu’un, tu n’as plus peur de mourir, tu n’as plus jamais peur de rien…

 

Katherine Pancol, Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi.

 

 

Maman, écoute moi. J’ai décidé que j’allais être heureuse, que j’allais réussir. Que j’allais faire exactement ce que je voulais. Sans dépendre de personne. C’est clair?
-Mais…le bonheur, ça ne se décide pas, ma chérie.  On n’est pas heureux sur ordonnance.
-Si. C’est très simple.
-Simple? s’exclame Joséphine.
-Simple comme bonjour!
Il suffit de faire exactement le contraire de ce que tu as fais, pense Hortense. De prendre appui sur soi et non sur les autres. Je ne veux pas être heureuse à cause d’un homme ou d’un sombrero qui passe par là, hola muchacha! Te quiero! Je veux que mon bonheur dépende de moi seule, qu’il niche dans mes précieuses entrailles. Je veux me regarder en face, me serrer la main et me dire, bravo, ma petite chérie, bravo, tu as réussi!

 

Muchachas, Katherine Pancol