Haruki Murakami

« Je suis avec Midori dans ce cours. C’est « Histoire du théâtre II », et en ce moment nous sommes sur Euripide. Vous connaissez Euripide? C’est un Grec, et, avec, Eschyle et Sophocle, il fait partie des trois plus grands poètes tragiques. On dit qu’il est mort attaqué par des chiens en Macédoine, mais il y a des thèses différentes. C’est cela Euripide. Personnellement, je préfère Sophocle, mais c’est une question de goûts.
La particularité de ses tragédies est que tout un tas de choses s’y bousculent, et qu’on finit par ne plus pouvoir bouger. Vous comprenez? Il y a pleins de personnages placés dans certaines situations et qui ont leurs raisons et leurs opinions, et chacun, à sa manière, est à la recherche du bonheur et de la justice. Et, à cause de cela, tout le monde se retrouve dans une impasse. Cela se comprend, n’est-ce pas? Parce qu’en en principe personne ne peut faire valoir sa propre justice ni son propre bonheur, alors cela conduit à un chaos indescriptible. Et que croyez-vous qu’il arrive? Eh bien, c’est vraiment très simple, car à la fin Dieu apparaît. Et il fait la circulation. Il fait aller les uns, venir les autres, en regroupe certains et ordonnes à d’autres de se tenir tranquilles. Comme quelqu’un qui tire les ficelles. Et tout se résout aussi sec. C’est-ce qu’on appelle le deus ex machina. Dans le théâtre d’Euripide, il y a toujours des deus ex machina, et c’est à cela qu’on reconnait ses tragédies.
S’il y avait un tel deus ex machina dans le monde réel, ce serait amusant, n’est-ce pas? Quand on serait dans une situation sans issue et qu’on ne pourrait plus faire un pas, Dieu descendrait tranquillement pour tout arranger. Rien de plus simple. Voilà en tout cas ce qu’on nous apprend en « Histoire du théâtre II ». C’est-ce genre de choses, en gros, que nous étudions à l’université. »

 

 

« Mais bientôt la marée se retirait et je restais seul sur le sable. J’étais sans énergie, incapable d’aller nulle part, et la tristesse m’enveloppait comme les ténèbres. Dans ces moments là je pleurais tout seul. Mais je ne pleurais pas vraiment. Les larmes roulaient sur mes joues comme des gouttes de sueur.
Quand Kizuki était mort, j’avais appris quelque chose. Et j’étais résigné. Ou du moins je le croyais. J’avais découvert que la mort n’était pas à l’opposé de la vie, mais en faisait partie.
C’était vrai. Vivre fait que nous créons en même temps la mort. Mais ce n’était qu’une partie de la vérité. La mort de Naoko m’apprenait autre chose. Qu’elle que soit notre vérité, la tristesse d’avoir perdu quelqu’un qu’on aime est inconsolable. La vérité, la sincérité, la force, la douceur, rien ne peut calmer la douleur, et, en allant au bout de cette souffrance, on apprend quelque chose qui ne nous est d’aucune utilité pour la prochaine vague de tristesse qui nous surprendra. Je réfléchissais à cela quotidiennement, au cours de mes nuits solitaires, en écoutant le bruit des vagues et du vent. Je m’obstinais à marcher vers l’ouest sur le rivage, en ce début d’automne, avec mon sac sur le dos et les
cheveux pleins de sable, buvant l’eau de ma gourde,
mangeant du pain sec, et vidant plusieurs bouteilles
de whisky. »

 

 La ballade de l’impossible– Haruki Murakami.

 

 

« -Tu avais de bonnes raison de quitter la maison?
Je secoue la tête. Que pourrais-je lui dire?
-Il me semblait qu’en restant là bas, j’allais finir par être abimé au point qu’on ne pourrait plus me réparer.
-Abîmé? Répète t- elle en plissant les yeux.
-Oui.
Elle laisse passer un peu de temps et ajoute:
-Je trouve étrange qu’n garçon de ton âge emploie cette expression. Cela m’intrigue. Et si tu expliquais un peu plus concrètement ce que tu veux dire? Qu’entends-tu par être abîmé?
[…]
-Je veux dire que je risquerais d’être transformé en ce que je ne veux pas être.
Elle me regarde avec intérêt.
-Mais avec le temps, tout le monde finit tôt ou tard abîmé et transformé.
-Si cela doit arriver un jour, il est d’autant plus nécessaire d’avoir un endroit où l’on puisse retourner.
-Un endroit où l’on puisse retourner?
-Je veux dire, un endroit où cela vaille la peine de retourner.
[…]
-Moi quand j’avais quinze ans, poursuis t- elle, je voulais partir pour un autre monde, un monde où rien ne pourrait m’atteindre et où le temps serait immobile.
-Mais un tel endroit n’existe pas.
-C’est vrai. Voilà pourquoi je vis ainsi, dans ce monde où les choses s’abîment, où les cœurs changent, où le temps s’écoule. »


Kafka sur le rivage, Haruki Murakami.

 

«Le temps qui séparait ces profondes ténèbres nocturnes de l’aube s’écoulait lentement, sombrement. Parfois, il m’arrivait de me dire que si j’avais pu pleurer les choses auraient été plus faciles. Mais sur quoi aurais-je dû pleurer? Sur moi même? J’étais trop égoïste pour pleurer sur les autres et trop vieux pour pleurer sur moi même.»

 

Haruki MurakamiAu sud de la frontière, A l’ouest du soleil.