Ann Scott

« Tout ce que je sais, c’est que grelotter dans une église se reproduira de plus en plus souvent, à respirer des odeurs de cire et d’encens pendant qu’au premier rang, une ancienne copine de classe pleure sa mère ou son père emporté par un cancer. Et avec eux disparaît la partie de nous qu’ils connaissaient, et bientôt, il ne restera plus que des nouvelles personnes qui ignoreront tout de ce qu’on a été. »

 

 

« Et au début de cette nouvelle année, le peu qui tenait encore debout a achevé de s’écrouler »

 

 

« On a quinze ans. On met du rouge à lèvres pour se regarder éclater de rire. On se fait appeler Holly&Fred, on écoute Moonriver en boucle et on mange des croissants devant la vitrine de Van Cleef & Arpels. On distribue des dialogues de films comme nos dernières pièces de monnaie en se demandant où sont les caméras. Je lui dis que chacune de ses phrases est comme une pluie de paillettes qui saigne de son cerveau, et elle plante ses dents dans mon épaule pour répondre: « Mon centre de gravité, je sais que tu sais, et moi aussi j’ai des taches de rousseur, et je sais que ce n’est que ma version de l’histoire, mais rejoins-moi sur le tapis, allonge-toi près de moi qu’on règle ça, et je te promets qu’ensuite, on sombrera si doucement que personne ne s’en apercevra. »
Les étudiants en arts plastiques parlaient de la douleur pendant que chaque jour elle me crucifiait aux murs. Dans les cafés les filles fumaient le cigare et dans les bus les garçons lisaient Nietzsche, et elle me disait écris tout ça, et je le voulais, mais chaque fois que j’essayais, mes mots se perdaient quelque part entre ma gorge et les nervures d’un glaçon qui ne fondait jamais. On rêvait de mariage sur un toit au Japon avec un enfant attardé qui découperait les horizons de gratte-ciel dans des feuilles de papier. On ne possédait rien, les manteaux comme les lits étaient toujours empruntés. On renversait les Martini parce que les verres étaient trop compliqués et elle s’évanouissait sur des piles de fourrures, mais dans son sommeil elle appelait mon prénom. Elle disait qu’elle avait besoin de ma peau comme si la sienne ne suffisait pas à la contenir. Je voulais m’enrouler dans tous ses vieux pulls, et les matins de 1er Janvier, quand il neigeait, on traversait la ville encore endormie sous les confettis et c’était comme si quelqu’un l’avait enveloppée de blanc pour nous l’offrir en silence comme un secret.
[…]
J’avais envie d’appeler Shannon et qu’elle me dise que son plus grand regret était de ne pas avoir vu Noureev danser, ou de ne pas avoir entendu Piaf chanter, ou de ne pas être montée dans le Concorde. J’avais envie qu’elle me dise: emmène -moi à New York, on achètera des lunettes en plastique bleu, on volera les verres dans les bars, on les jettera sur le trottoir, on mettra la ville à sac et on la laissera se reconstruire de bitume et de néons pendant qu’on dormira. Emmène-moi à Boston, on louera un manoir trop grand qu’on ne pourra pas chauffer et je te lirai du T.S Eliot au petit déjeuner. Retrouve-moi à Istanbul devant le Cigaran Palace, je t’enverrai des refrains des Kills en attendant que ton taxi émerge des embouteillages, et en te serrant contre moi, je te dirai que tu es un accident qui n’en finit pas d’arriver et que j’adore ça… »

 

 

 

On meurt, et avant ça on a quelques petites choses à faire. Tu n’as pas d’autres envies que de te regarder tomber amoureuse tout en refusant de l’être?. […] Tout le monde a envie d’être amoureux. On est tellement bien dans les bras de l’autre, on pourrait mourir de cette chaleur. Un jour on pose les yeux sur quelqu’un et quelque chose s’allume. Quelqu’un nous touche et on sort de nous-même pour aller ver lui. On le regarder dans le fond des yeux pleins de promesses, et on crève de peur parce qu’on pourrait partir en morceaux.

A force, on finit par se construire une façade pour retenir ce qui s’effrite en dedans. La malédiction, comme l’appelle Stella, consiste à naître dans un environnement privilégié avec un coeur qui ne l’a pas été. A la place on reçoit autre chose, une sorte de lucidité cruelle. On dit que les enfants abandonniques sont de grands manipulateurs, que tout leur est dû et que ce ne sera jamais assez. C’est sans doute vrai. On peut tout avoir et ne rien tenir.

 

Ann ScottA la folle Jeunesse